mardi 28 août 2012

Duchamp, du SITE

D'abord vous allez voir une carte postale étonnante autant par l'objet architectural que par le fait qu'il puisse en exister une image de ce type.
Il s'agit en effet d'une carte postale représentant l'un des magasins BEST à Houston par le groupe SITE (1975). La carte postale est du type de celles décrites hier, une carte postale provenant d'une collection d'un éditeur allemand "Die Zweite Moderne" certainement disponible dans les musées et institutions et bien évidemment pas distribuée ni par BEST ni dans la ville de Houston. Enfin, on peut penser aussi qu'il puisse en exister de la sorte...
La photographie de cette carte postale est réalisée par le Groupe SITE et donc nous montre le point de vue des concepteurs. Il faudra parler de cela aussi.
Regardons :



La carte postale ne fait pas beaucoup mieux que le regard et sans doute la photographie accentue le jeu de la ruine, l'amusement et l'humour de cette façade qui s'écroule. Pourtant en même temps que l'on constate cet accident architectural on sait immédiatement sa fausseté. L'illusion n'est que de code, il n'est pas question ici d'imitation de la ruine. On joue à faire semblant, on s'amuse avec le spectateur, on n'essaie pas de le gruger. Il s'agit d'une impression, pas d'un effet hollywoodien voulant nous faire croire en la réalité du leurre.
Ce n'est pas pour rien que James Wynes dans les textes publiés dans Architecture d'Aujourd'hui nomme Marcel Duchamp. Ce jeu permanent entre réalité, imitation, illusion et nomination sont sans doute l'une des articulations de ce groupe. Mais c'est aussi un arbre qui cache la forêt un peu à la manière d'une peinture de Magritte car la réflexion d'usage, la perception de l'urbain, le rôle programmatique n'est jamais oublié par le groupe Site qui, malheureusement, se fait déborder par l'image même de ce qu'il produit. Ses façades pleines d'humour pour Best sont bien des façades de leur réflexion. Pourquoi alors même que l'intelligence des réflexions portées sur les programmes architecturaux ne fait pas de doute, ce Groupe Site se croit-il obligé de le cacher par un jeu d'images, une plaisanterie ?
C'est bien que sans doute, d'une certaine manière c'est là son point duchampien : la remise en cause d'un art qui s'épuise doit se faire non pas par une logique de destruction totale des acquis de la Modernité mais par un biais plus puissant (plus populaire aussi) : l'humour.
Car être iconoclaste n'est pas d'utilité dans un art qui est le seul vrai art public comme le réclame haut et fort James Wynes. Il faut à la fois offrir l'espace d'un doute pour permettre (sans doute) de prendre le problème de l'invention permanente, du désir de modernité avec l'ensemble des usagers de cet art. Et là pourrait bien être l'écueil de ce type d'image. L'image est plus forte. L'échec de Duchamp (oui) est du même ordre. A vouloir moquer l'académisme d'une posture moderne sans fin, il devient cynique et prend le risque de n'être que le type qui exposa un bidet. Il préférera ne rien changer à cet héroïsme artistique alors même que dans un secret (contraint ?) il poursuivait un travail artistique tout en laissant croire qu'il ne faisait rien d'artistique...C'est la même chose ici. On finira par se souvenir du Groupe SITE comme ceux qui faisaient des magasins en forme de ruines alors même que leur travail de réflexion urbaine et architecturale est d'une complexité bien plus grande, bien plus fine. C'est le risque des images. Pourtant cette photographie de carte postale nous donne un signe de cette réflexion. Nous sommes à hauteur d'une automobile sur le parking et nous regardons de loin le magasin. De loin ainsi nous le percevons dans sa globalité, dans son décor mais également dans sa fausseté. La qualité des réalisations du Groupe SITE est totalement déterminée par les modes de perception. Dans un texte absolument remarquable, quoiqu'un rien obsolète sur la question de l'informatique, James Wynes parle de l'importance de la perception de l'architecture au travers des pare-brises des automobiles !
(Merci chère intuition !) Je ne peux malheureusement vous le donner à lire dans son entier mais la question est primordiale. La réponse...
Car il s'agit bien là de produire une architecture qui met en cause à la fois l'image de marque d'un groupe (et ici la réponse pourrait bien être du côté de Warhol feignant de dénoncer la société de consommation en se roulant dedans) mais aussi une architecture qui offre à ceux qui la pratiquent un moment différent, une stratégie de l'étonnement et donc un effet de communication (le mot affreux et la chose affreuse) qui feront une sorte de mise en scène du geste quotidien. Et je vous vois venir... Car ici, le magasin Best ne remet pas en question la fonction commerciale, la dérive consumériste américaine. Non, il ne fait que l'offrir autrement dans une sorte de jubilation qui, si elle joue du symbole de sa ruine ne fait finalement que la construire autrement et donc... y collaborer. C'est l'Amérique. Et, comme à la fin des grands films du génial Spielberg il ne sert à rien de s'étonner que cela finisse bien, il ne sert à rien de s'étonner que des architectes américains tout en ayant des propos et des réalisations remettant en cause la place de ce type d'architecture dans le paysage ne font rien d'autre que d'en installer d'autres ! C'est là aussi une position duchampienne :  ne pas cesser de dire qu'il ne faut rien faire tout en continuant de faire quelque chose en se moquant de vous en train de tenter de ne rien faire et d'imiter une posture qui n'est pas assumée par son initiateur. (et c'est tant mieux). Les imitateurs font toujours un Art de façade. Ce que ne fait pas le Groupe SITE dont il faut vraiment déborder la question de l'image pour retrouver l'intelligence des plans, les subtilités des matériaux (de leurs images aussi c'est vrai) et la volonté de faire une architecture sensible et même sensuelle (débordant le sensationnel). Mais on peut par vrai cynisme préférer ça :



Nous sommes à Avignon devant un supermarché Casino. Mais pourquoi je précise ? Comment pourrait-il en être autrement puisque la seule valeur esthétique de cette image et même de cette construction est bien son inscription, sa nomination en lettres rouges sur fond jaune cuivre. Rien de plus rien de moins. Impossible de dire de cette architecture : ceci n'est pas un supermarché et là aussi Magritte serait bien triste. Il y a des objets qui sont ce que sont leur image. Par exemple : ce mug est bien un mug...



Et avec l'exemple d'Avignon on ne peut rien, vraiment rien dire de l'architecture. On admirera surtout l'incroyable rangée de jardinières qui dirige les automobilistes vers la pompe à essence et c'est sans doute la seule réflexion posée sur le tissage de la ville par cette architecture...
Alors, sans aucun doute j'aime mieux le Groupe SITE. J'aime leur humour décadent un rien dandy. Et même si la révolution n'a pas eu lieu et que nos campagnes s'emplissent de boîtes à chaussures dont on finira bien par en aimer quelques-unes, je trouve que les architectures produites par le Groupe SITE ont le mérite d'une tentative, d'une réflexion et d'un onirisme qui me comble.
Bien à vous.
Voici quelques images parues dans l'Architecture d'Aujourd'hui :








lundi 27 août 2012

ce fut une Présence Urbaine

Voici trois cartes postales un peu particulières qui ont comme postulat de départ d'être à part dans ce domaine, de faire œuvre de création, bref comme diraient les jeunes d'aujourd'hui, trois cartes postales qui se la pètent un peu.
Nous savons, maintenant que nous regardons avec attention les cartes postales de constructions modernes et contemporaines, qu'il y a en effet les cartes postales qui font simplement leur travail d'état des lieux, celles dont l'objectif essentiel est de placer la construction dans son époque et de servir de repère de lieu et de temps aux correspondants. Une sorte de "C'est ici et maintenant".
Ces cartes postales nous l'avons vu ne déméritent pas, loin de là, d'un point de vue photographique et font même parfois la nique joyeusement aux courants photographiques savants et cultivés démontrant que leur forme est bien plus riche qu'il ne semble y paraître. Nous avons vu comment certains des très grands photographes vont jusqu'à les considérer comme des œuvres à part entière. (Martin Parr, Walker Evans...)
Mais il y a bien un autre type de cartes postales, celles qui veulent dès la prise de vue se détacher de ce modèle imprécis. Elles jouent un peu à des éditions d'artistes, s'expriment dans des cadrages osés, offrent des détails, jouent à l'abstraction, semblent s'adresser à un public exigeant une relative originalité du point de vue, des gens ayant su voir ce que le commun n'a pas vu d'une construction. Certaines lignes éditoriales sont spécialisées dans ce type de cartes postales qu'un peu vite nous pourrions qualifier d'artistiques. Je crois même que certaines de ces cartes postales ont pour objet de faire de la beauté avec ce que le commun considérerait comme laid. Elles voudraient faire preuve d'un regard donnant à la photographie la chance de sauver une construction par un jeu savant des lignes, des couleurs, du cadrage.
Je vous propose donc trois cartes de ce type, sur la même construction malheureusement disparue : le Forum des Halles à Paris.
Regardons :


Ce très osé point de vue sur les parasols (parapluies ?) de Jean Prouvé pour Monsieur Vasconi nous vient des éditions de l'Escargot, 9 passage Cardinet à Paris. La maison d'édition ne précise ni le nom des architectes, ni le nom de son photographe d'ailleurs. Elle parle du quartier des Halles et d'un gros plan... Oui, c'est bien cela que l'on voit. On pourrait avancer une analyse formelle de la sorte : un éclair de verre zigzagant au premier plan vient toucher les courbes en rayons du parasol (parapluie ?). L'opposition formelle est simple mais bien vue et toute l'image tire vers un gris-bleu assez réussi. Et, il faut le dire, c'est un beau cadrage qui a le mérite aussi de nous permettre de comprendre le mode constructif de l'ensemble. Une sorte d'esthétisme des agrafes.
Autre détail, autre architecte, toujours le Forum des Halles :


Voici donc une image qui appartient (attention !) à la collection "photographie contemporaine de luxe", dans la collection "Présence Urbaine" en "Perfect Design"... Tout un programme donc !
Nous avons également le nom du photographe monsieur Philippe Etienne. La carte postale précise encore le nom de l'architecte Jean Villerval et le lieu, les Halles. On passera sur la faute d'orthographe du nom de l'architecte (Jean Willerval), cela arrive à tout le monde... Mais voyons ce que nous montre ce cadrage avec un tel programme !
Un morceau des façades de verre réfléchissant fait apparaître la ville ancienne fragmentée et brisée sur un ciel bleu tendu qui là aussi donne sa tonalité à l'ensemble. L'évidence d'une mise en question du rapport entre architecture moderne et ancienne se fait limpide : la ville ancienne, le Paris de Jadis est prisonnier, brisé, fragmenté, explosé dans la façade du Paris moderne aveugle par ses verres à ce Paris ancien. L'abstraction des formes modernes régulières exerce une force brutale mais chatoyante sur l'histoire et le pittoresque. Oui. Mais il est difficile de dire si Monsieur Philippe Etienne voulait là livrer un message négatif sur l'architecture moderne ou simplement constater ce que certainement l'architecte lui-même aurait pu développer : une architecture moderne sachant se faire le reflet de son environnement et qui s'habillera du Paris ancien par ses reflets pour sans doute mieux s'y fondre... s'y confondre. On connaît bien cet argument architectural qui veut jouer du camouflage, de la "transparence" voire de la disparition en étant l'écho par le miroir de ce qui l'entoure... Sauf que malgré les progrès des matériaux de construction, malgré le génie des images projetées, le miroir n'est jamais parfait et, mieux que de n'être qu'une surface nommant le monde, elle le brise, le casse, le ruine... Cela est beau sans aucun doute parfois mais ne relève pas de l'intégration, bien au contraire.
Regardons une autre carte postale de la même collection :


On pourrait croire à un détail de la carte précédente mais il n'en est rien même s'il est clair que le photographe est placé un peu plus en avant de son point de vue précédent. Il abolit totalement le repère de l'architecture dans son espace et le ciel hors reflet n'existe plus. L'architecture de Monsieur Willerval devient une sorte de grille déformante (fête foraine, Palais des Glaces)) au Paris éternel (et ici bien laid).
Car oui, ce Paris pris dans les déformations des glaces est un Paris bien pauvre à la poétique étriquée, crépis de gris, aux épouvantables garde-corps de fer forgé et à l'esthétisme du zinc terni.
Mais l'image est efficace à ce jeu d'oppositions.
Vous êtes encore là ? Vous êtes courageux !
Faut-il tirer une conclusion sur ce désir de faire des images autres, originales, artistiques ? 
Faut-il se moquer, aimer, regretter ?
Je crois qu'il faut aimer. Parce que j'imagine bien ces photographes à la chasse, sur le parvis, cherchant avec leurs appareils et leur objectifs à construire quelque chose, à poursuivre aussi sans doute l'œuvre architecturale et même à la comprendre. Tenter l'esthétisme, le beau dans la modernité c'est à la fois la reconnaître comme un terrain à cette qualité tout en affirmant la nécessité d'un travail du regard. Et, quoique l'on pense de ces images, de leur grandiloquence à fabriquer des "images", elles ont la politesse de nous dire cette attention. Et cela se respecte, se regarde et même j'ose, invente aussi l'espace architectural.
Merci de votre attention.

ps : évidemment, au moins, de ce beau Forum des Halles disparu, il nous restera ces témoignages.

dimanche 26 août 2012

Donation Bruno Tourmen par les éditions Berjaud

Passons un dimanche à Royan grâce à la donation de Bruno Tourmen reçue cette semaine par la poste. Cela mérite toute notre attention.
Nous allons une fois encore regarder la plus belle ville du Monde.
Celle qui sait parfois oublier ses admirateurs.
Par l'avion :



On pourrait dire que cette carte postale Berjaud à elle seule regroupe la quasi-totalité du Royan magnifique. Visant le front de mer on capte la poste, la galerie Botton, le Casino et presque toute la ville !
Ne nous manque que le marché...



... que voici !
L'animation autour de ce chef-d'œuvre est bien présente, c'est jour de marché ! Là encore la qualité du cliché est due à la maison Berjaud comme d'ailleurs encore cette belle carte postale du casino de Monsieur Ferret son architecte.



Ce point de vue est d'ailleurs assez rare et permet d'admirer une partie moins connue du bâtiment qui suivait ainsi le boulevard du front de Mer. On peut aussi voir le toit terrasse et la polychromie. C'était bien une merveille de cette ville.
La plus puissante :



Cette carte postale rend parfaitement la sidération due au surgissement de Notre-Dame de Royan. L'effet de symétrie accentué par le petit arbre un rien défraîchi du premier plan accorde encore plus de valeur dramatique à ce lieu.
Le ciel est parfait, le béton rougeoie parfois sous l'impression en Heliocast. La merveille se donne aussi à voir de l'intérieur :



Encore chez l'éditeur Berjaud nous pouvons regarder vers le chœur et percevoir les V Laffaille montant vers le ciel. Si on est attentif aux sensations on trouvera l'intérieur bien lumineux ce qui contredit un rien l'impression extérieure. C'est l'un des nombreux étonnements de cette église, la lumière passant en effet entre chaque V.
On notera que les éditions Berjaud nomment l'ensemble de l'équipe technique de la construction : messieurs Gillet, Laffaille, Sarger, Hebrard.
Cette petite promenade royannaise s'achève. N'oublions pas de remercier Bruno Tourmen qui entre autres choses s'occupe du Motel de l'eau-vive de Raon-l'étape dessiné par Pascal Haüsermann. N'oubliez pas d'aller y dormir. Sans doute que dans les coquilles de béton vous rêverez à un bord de mer magnifiquement reconstruit à Royan.
C'est souvent par les rêves qu'on tisse des liens entre les architectures.

 




samedi 25 août 2012

Candilis du ciel

Revenons un peu à Port-Leucate avec deux images qui nous permettent d'admirer le jeu des courbes et des grilles de cette ville dont on doit l'essentiel à Georges Candilis.
Regardons par exemple cette carte postale Iris qui nous montre le centre commercial :



D'abord nous admirerons la ville en chantier et le dessin des bassins. On dirait une ville posée dans un désert. Mais au premier plan ne peut-on pas admirer le beau dessin de ce centre commercial recouvert de petites pyramides et qui sait s'articuler en placette à son extrémité ?





Ne devine-t-on pas que le principe constructif naît d'une grille et d'un module répété à l'envi ? On retrouve bien ce type de construction dans le livre de Georges Candilis, Recherches sur l'architecture des loisirs. On nous explique qu'un morceau fut construit pour en étudier les inconvénients et avantages et que ce morceau était la Capitainerie du port. Le livre nous donne aussi à voir une belle projection en axonométrie du système constructif bien dans les manières un peu pop de l'époque. La structure se voudrait une nappe continue et transformable à loisir selon les besoins. La mobilité structurelle étant bien là une donnée de ce moment de l'architecture. Qu'en reste-t-il ?



















Et voici encore Port-Leucate depuis le ciel :



Ce très beau dessin organique qui aménage des terrasses à n'en plus finir est celui du Kyklos. Nous avions déjà visé là ce très beau bâtiment dont il semblerait que le cabinet d'architectes Gardia-Zavagno en soit finalement le créateur.
En tout cas cette carte postale Théojac donne toute la mesure de ce désir méditerranéen de terrasses ouvertes ou plus secrètes dont il est parfois difficile de comprendre les articulations. C'est simplement très beau et cela contraste évidemment parfaitement avec la logique plus régulière et orthogonale de Monsieur Candilis. Regardez comme le dessin déborde le bâtiment, le quitte presque pour rejoindre celui des espaces publics. On admirera également la parfaite maîtrise de la photographie de J.-C. Meauxsoone qui avait également réalisé le cliché précédent.

Recherches sur l'architecture des loisirs
Georges Candilis
Karl Krämer Verlag éditeur
1972





jeudi 23 août 2012

Alphonse Allais souvent dans le noir

Petite suite pataphysicienne seulement pour dire que, dans les cas extrêmes, les cartes postales sont vraiment impénétrables...
Et aussi pour dire une fois de plus que les Incohérents et les héritiers d'Alphonse Allais sont bien parvenus jusqu'à nous et cela pas seulement par le biais désabusé mais cultivé des duchampiens. Les éditeurs de cartes postales ont pris le relais du paysage nominaliste, celui qui se définit quasi uniquement pas son titre et sa couleur unique : le paysage Primo-Avrilesque, invention du grand Alphonse Allais.
On retournera là si on aime ça... ou ici.
Allez... Fonce...
Faisons comme si de rien n'était !


















Cette carte postale des éditions La Cigogne-Hachette en Hcolor (je n'invente pas !) nous propose donc l'Alsace la nuit. C'est simplement à la hauteur de son folklore, puits, géraniums, et coiffes délirantes. Mais si ! Regardez bien au fond, on devine l'Alsacienne qui la tête plongée dans le puits ne voit que du noir. On notera tout de même que cette merveille éditoriale nomme l'artiste héraldiste R. Louis pour son blason. Au dos le correspondant dans un moment de clarté (sans doute pour échapper à la nuit) déclare : "Si c'est tout ce que tu as à nous montrer sur l'Alsace soit disant fleurie"
Lucidité je disais, lucidité !
Encore ?



















Il faut croire que cette tradition primo-avrilesque a traversé la Manche pour rejoindre nos amis anglais dont la connaissance en littérature française et en humour potache (mais sérieux) est une fois de plus prouvée. Cette très significative carte postale de l'état de Brighton de nuit nous est offerte par les éditions Leo Cards de Eastbourne. Ne cherchez pas il n'y a pas de jeu de mot dans ce nom d'éditeur... enfin je crois.
Là encore on notera l'excellence du commentaire de l'expéditeur dont l'écriture appuyée et malhabile vous donnera son âge. Je dirais 12 ans 3 mois et 2 jours en effet à cet âge précis le stade de développement de l'enfant lui permet à la fois de se fourrer les doigts dans le nez sans hésitation et d'écrire en même temps ce qui produit ce tremblement caractéristique de ce stade du développement de son écriture. Les fautes corrigées et entourées de crayon sont également une preuve de son attachement à une certaine tenue de l'orthographe ce qui disparaîtra dès l'âge de 13 ans ou d'autres attraits bien plus puissants viendront perturber à leur tour l'écriture d'un tremblement plus... enfin... bon. On se demandera ce qu'est une "noumère". Une nounou ? Une mère collective ? Une nonne maman ?
Je vous donne le verso de carte postale :

Enfin un cas exceptionnel puisque totalement assumé :




































Ce rectangle noir n'est pas un aplat monochrome qui revendiquerait la fin de la peinture figurative et décadente dans un registre abstrait empreint de Malévitch populaire, de Soulages trop étriqué. Il s'agit Mesdames, Messieurs d'un Paysage...
Il s'agit rien moins même que d'un événement rare et pourtant saisi ici dans sa pleine et entière territorialité : une panne de courant dans le tunnel du Mont Blanc.
Et là vous voyez poindre le chef-d'œuvre à la fois pictural et poétique. L'auteur dans le même geste met en relation la modernité du lieu (le tunnel), sa contempo contepora contempri contemporanéité (ouf !) avec l'évocation de l'électrification de la montagne mais cas encore plus rare l'auteur associe le noir de la panne et le blanc du Mont... Blanc !
Raccourci, poésie, maîtrise du jeu de mot, qui dit mieux que cette carte postale CAP en Mexicrome et Lumicap en couleurs naturelles ! Et là encore je n'invente rien !
Expédiée en 1971, le correspondant fait comme si de rien n'était, n'évoque pas son choix culotté à son destinataire ce qui démontre une fois de plus le naturel de la proposition presque son académisme de l'humour.
Peut-être que finalement en regardant pendant une heure d'un œil et de très près on finirait par voir quelque chose un peu comme chez Turrell où l'œil finit par se percevoir lui-même en laissant monter son fond.
Quand Alphonse Allais rejoint James Turrell, il est temps d'arrêter d'écrire...
Laissons la nuit tomber.


mercredi 22 août 2012

amusons-nous au marché de Royan

Vous savez ma sagacité à regarder des images de Royan. Devant mes cartes postales, parfois d'une manière un rien New Age je quitte mon corps et je pars dans le cadre de mes cartes postales. Si si je vous assure...
Et j'entends les Vespa trépidantes, les ronronnements des 403 Peugeot, j'entends les enfants réclamer la bouée canard et les mouettes venir chiper les restes des poissons tombés des bancs des marayeurs.
Ma vue est tellement aiguisée, tellement prompte à chercher un nouvel angle de vision des images usées par mes rêves que, parfois elles m'offrent l'opportunité de déceler ici ou là des anomalies, des différences.
Regardons ensemble ces deux cartes postales du marché de Royan. Regardons bien...




































D'abord les points communs : Le point de vue est évidemment le même, la Vespa à gauche sur le bord du trottoir, la DS et la Simca bien garées sur le petit parking, la camionnette pleine de cageots et les deux cageots posés sur le bord du remblais. On passera sur l'ensemble de la végétation absolument identique. Mais voyons maintenant les différences... je vous laisse chercher encore ? Allez... un petit peu...

































































A gauche une dame surgit avec son panier entre la Vespa et la Renault 4, une autre dame passe en Solex derrière la DS, l'animation autour des Barnums aussi est bien différente de l'une à l'autre des images. Cela nous permet de dire que, vu les types de changements, le temps écoulé doit être de quelques minutes et non quelques secondes. Donc... chargement d'une pellicule couleur dans l'appareil ?
Changement d'appareil ? Discussion animée avec un passant qui oblige le photographe à laisser filer l'animation... On ne sait pas !
On dira également que les deux éditions sont de Elcé (L. Chataigneau), pour la Noir et blanc de format plus petit, il est précisé qu'il s'agit d'une véritable photographie au bromure alors que celle en couleur est en Elcécolor bien sûr !
Mais la concurrence est rude entre les éditeurs ! Et les point de vue pas si nombreux que cela ! Alors...

















Etonnant non !
Voici une carte postale Cap dont soit le photographe a travaillé pour les deux éditeurs, soit le point de vue a su faire école ! Car si on en juge la végétation, ce photogaphe est bien le premier sur le spot ! A moins que Monsieur Chataigneau ait d'abord travaillé comme photographe pour Cap puis en indépendant ait repris ses marques !
On remarque tout de même certains points communs avec les images précédentes comme la camionnette qui se gare toujours au même endroit, les forains qui s'installent peu ou prou de la même manière.
Comme quoi, une fois de plus les cartes postales nous offrent l'occasion de raconter des histoires, de mener des enquêtes, de broder des fictions. Quant l'œil est amoureux il perçoit mieux. Nous avions déjà ensemble, si j'ose dire, vécu cette même expérience de micro-film ici ou ici ou encore là et donc là aussi.

lundi 20 août 2012

Reconstruction Déconstruction

Il y a des livres importants pour ce blog et pour la manière dont j'ai appris à aimer l'architecture, la ville et sa représentation, notamment ici par les cartes postales.
Du Guide d'architecture contemporaine en France de Monsieur Dominique Amouroux en passant par les Boring postcards de Martin Parr, la liste serait maintenant un peu longue de ces jalons qui ont formé petit à petit cette conscience débutante et toujours ouverte à mes images.
Si, on me demande où je suis allé cet été je dirais que je suis allé là :


























Reconstruction-Déconstruction de Bruno Vayssière est le plus beau, sérieux, intelligent livre sur le Hard French que j'ai pu lire.
Avec une méthode remarquable, il reconstitue notre particularité française d'un territoire parsemé de chemins de grue, de cités H. L. M et des typologies qui s'y rattachent. En s'appuyant sur le fond iconographique et historique du M.R.U, il réussit l'exploit d'en arpenter toutes les composantes et fonde l'impossibilité française de faire autre chose que cette typologie architecturale. Creusant dans les racines profondes des deux reconstructions (celle qui suivit la Première Guerre mondiale comprise), il interroge avec une pertinence fondée comment la mécanique esthétique, industrielle, graphique, sociologique et politique ne pouvait que produire du Hard French. Le chapitre sur le graphisme est particulièrement passionnant.
C'est vertigineux ! Devant de tels livres, on se sent bien minuscule à l'analyse de nos images.
De plus, c'est un beau livre qui éparpille généreusement dans ses pages des documents rares, des photographies de la reconstruction pendant les Trente Glorieuses. Et tout cela en gardant à la fois une position critique mais aussi sans dénigrer, rejeter cette période et même avec un certain optimisme pour regarder, aimer, découvrir cet héritage qui pourrait bien devenir du Patrimoine.
Un livre fondateur donc.










































































Je me dois de remercier Didier Mouchel pour ce prêt. Bien vite, j'ai fait l'acquisition de mon propre volume qui trônera maintenant avec mes autres briques de papier dans ma bibliothèque. Il y a fort à parier que de temps en temps j'y fasse à nouveau référence.
On peut tout aussi bien compléter cet ouvrage par Photographies à l'œuvre, enquêtes et chantiers 1945-1958 consacré au service photographique du M.R.U qui faisait des enquêtes sur l'état des lieux du logement après-guerre et qui servit de base et d'excuses selon Bruno Vayssière à l'implantation massive du Hard French.
On y trouve un très pertinent texte de Didier Mouchel sur la question de la photographie en tant que moyen de constat, d'œuvre presque autonome, voire même associée en partie aux courants photographiques de l'époque. On pourrait dire une école de la représentation urbaine. Là aussi la qualité éditoriale est au rendez-vous. Avec ces deux ouvrages se répondant l'un l'autre, vous ferez en quelque sorte une promenade très éclairée au milieu de nos tours et de nos barres, percevant à la fois leur révolution, leur particularité et l'étonnant mélange de spécificité et d'académisme.








Mais vous devez avoir envie de voir des cartes postales !
Allez ! On en regarde quelques-unes !
D'abord Bobigny et le groupe H.L.M du Pont de pierre par les éditions J. Godnef d'Aubervilliers, éditeur un peu rare dans nos cartons ! L'architecte serait Monsieur Stopskof que nous connaissons un peu sur ce blog : voir ici par exemple. On remarque un détail amusant sur ce cliché, les herbes folles sur la symétrie gauche de l'image et bien tondues sur la droite ! Avouez qu'il s'agit là d'une belle image !






Puis partons vers Reuil-Malmaison, vers les immeubles de la rue des Blanchettes par les éditions Abeille-Cartes cette fois. Le correspondant fait une belle croix au stylo bille bleu sur sa carte pour situer l'immeuble et non son appartement car il habite au rez-de-chaussée invisible sur l'image. On regardera surtout le détail des habitants, des enfants qui savent la présence du photographe et posent un peu loin toujours avec cette même distance respectueuse que l'on trouve tout le long des éditions de cartes postales. Il faudra écrire sur l'exactitude de cette distance : loi, respect, volonté de ne pas personnaliser l'image ?




















Partons en Province à Cenon en Gironde. Voici la Cité Palmer, les Quatre Tours réalisées par la SEG et les architectes G.P.A messieurs P. Dautrel et R. Tagini. Du moins c'est bien ce que nous précise la carte postale "la Cigogne". On notera l'implacabilité de l'alignement, le jeu graphique une fois de plus assuré par les stores de couleurs (je vous en prie que quelqu'un fasse une étude sur ce point essentiel de l'esthétisme des Trente Glorieuses !) On remarquera aussi un étrange balcon isolé qui surgit bien seul sur cette façade parfaitement lisse... étrange... Pour les pompiers ?





Un peu de local maintenant avec une vue panoramique de Sainte-Lucie-A à Grand-Quevilly. Une belle édition Leconte en couleur prise d'un peu haut et permettant de voir à perte de vue ce paysage de barres là aussi habillées par les stores de couleur : oranges puis bleus puis jaunes puis oranges... à l'infini...
Une belle DS Citroën file sur la chaussée, une certaine France, un certain paysage, une certaine idée de l'esthétique de cette époque.


Reconstruction-Déconstruction
Bruno Vayssière
éditions Picard
collection Villes & Sociétés
isbn 2-7084-0375-3
1988

Photographies à l'œuvre, enquêtes et chantiers de la reconstruction 1945-1958
Collectif
éditions du Jeu de Paume, Point du Jour
isbn 978-2-912132-70-3