lundi 1 août 2011

Jakob Gautel : cartes de points de vues

Il y a quelques jours nous évoquions ici le travail de Philippe Terrier-Hermann sur sa vision moderne en cartes postales.
Nous avions vu que ce n'est pas simple la vision moderne et que, comme le démontre ce blog, faire acte de point de vue sur un patrimoine architectural par la carte postale doit savoir dépasser le mimétisme du "cliché" au risque de se faire rattraper par sa propre ironie.
Eh bien voici un parfait contre-exemple, la preuve encore de l'intérêt des artistes contemporains pour l'événement architectural dans tous les sens du terme mais également la preuve que faire un travail de point de vue sur l'objet éditorial "carte postale" doit dépasser le cadre par trop attendu d'une appropriation de codes dénaturés par un manque de culture sur cet objet.
Avec 17 cartes postales réunies sous un bandeau rouge, Jakob Gautel raconte une histoire, évoque un moment, rend hommage à l'espace.
Il s'agit d'un moment finalement banal aujourd'hui : la destruction d'une barre de logements sociaux et peu importe où cela se passe mais ça se passe à Grand-Charmont dans le quartier des Fougères.
L'artiste installe devant le chantier de démolition de la dernière barre un bar-guinguette où tout un chacun peut venir voir comme au spectacle cette destruction. Il s'agit là non pas d'un cynisme de bon aloi mais bien d'une position douce-amère faisant à la fois du moment une attraction, la précisant en quelque sorte, mais aussi une sorte de lieu de mémoire à venir, presque, osons le mot, un lieu de recueillement.
Car finalement ce spectacle existe, sa force est totale et on sait que le public assiste souvent au dynamitage de sa tour, au grignotage de sa barre. Manière de dire adieu soit positivement soit négativement mais jamais de manière indifférente. Jakob Gautel propose donc une version adoucie, presque tranquille comme on va au feu d'artifice en ayant à la fois peur du bruit et cherchant cette peur.
Les cartes postales éditées racontent sans bavardage l'événement, le restitue tout aussi tranquillement dans une distance qui alterne pourtant la violence réelle de l'acte et le champêtre de la buvette !
Tout tient dans cet écart.
Il y a de la joie, de l'humour dans les cadrages. Ce n'est certainement pas "objectif" mais le point de vue de l'artiste est clair : ce que l'événement raconte de la construction (éh oui !) d'un souvenir d'une... destruction.
Mes yeux glissent à la fois avec bonheur sur l'histoire, une sorte de sympathie assumée et sur des détails cocasses que Jakob Gautel a su parsemer l'air de rien.
Deux pigeons sur le rebord d'une fenêtre de la barre en démolition, l'inscription Maghreb United sur le t-shirt d'un adolescent, une croix blanche laissée par la traîne de deux avions dans le ciel.
Et si deux cartes postales différentes portent le même titre de "grignotage" c'est qu'elles nous montrent une pelleteuse en action dans le réel mais sous la forme d'un jouet faisant son travail sur un gâteau en forme de barre...
C'est presque tendre.
J'apprends en plus qu'en allemand carte postale se dit Ansichtskarte ce qui se traduit par "carte de point de vue".
Je vous laisse méditer le double sens avec Jakob Gautel.
Je vais donc ranger cette édition avec les autres, nombreuses maintenant. Et pas de doute qu'elle sera pour moi l'un des meilleurs exemples de ce qu'il est possible de faire avec l'utilisation des cartes postales.
Je ne vous donne pas la série complète pour que vous ayez plaisir à la découvrir également en vous la procurant auprès de l'artiste.















Jakob Gautel tient très justement à préciser :

Juste pour clarifier un aspect qui n'est peut-être pas complètement clair :

Les photos des cartes postales ne sont pas toutes de moi, mais de Céline Babey, Jean-Marie Boizeau, Marie Blossier, Maxime Fraissinet, Aurélie Goetz, des habitants des Fougères et de moi, comme marqué sur le texte qui accompagne les cartes postales (plus une image d'archive, de la construction, bien sûr). Nous avions constitué une sorte de banque d'images, dans laquelle nous avons puisé pour le choix des cartes postales, sur lesquelles, pour simplifier (et parce que pour certaines photos l'auteur n'était pas clair) nous n'avons pas marqué chaque fois le photographe. Donc : Je suis bien l'auteur de l'action, du concept, du choix des photos, mais pas de toutes les images. Il s'agit finalement de points de vue de plusieurs personnes, réunis dans ce panorama de cartes postales !

Je ne crois pas que votre article donne une fausse impression ou information, mais je tenais juste à préciser ce point pour ne pas "m'orner de plumes d'autrui" (= traduction d'un beau proverbe allemand).

Cordialement et bon et bel été !

Jakob Gautel





dimanche 31 juillet 2011

Amicalement Vôtre.

Je sais que vous aimez les raretés. Je sais que vous aimez au travers des cartes postales aller voir des lieux qui vous sont inconnus. Je sais cela.
Alors je vais vous gâter.
Aujourd'hui en terme de rareté de point de vue, vous allez être servi et servi avec un verre de Martini à la main, Martini Bianco cela va de soi, "avec deux olives pour les entendre s'entrechoquer mollement." (Cette citation pour les érudits seulement...)
Alors voilà :


Nous sommes sur la terrasse du 52, Avenue des Champs-Elysées à Paris, nous sommes sur la terrasse Martini et Rossi !
La carte postale Publicitas-Publistip est bien une carte... publicitaire ! La photographie est de G. Souris et l'ensemble doit dater des années soixante. Pourtant la carte ne fut expédiée pour un jeu qu'en 1986 !
Mais...
J'ai cru pendant un moment qu'il pouvait s'agir du décor d'un film magnifique "laisse aller... c'est une valse" où l'on peut voir Mireille Darc prendre un bain dans une piscine sur une terrasse de Paris. Mais finalement... non.
Et ma surprise fut de taille lorsqu'hier en cherchant dans Architecture d'Aujourd'hui des documents je tombe sur cet aménagement dans un article fort complet !
Il m'a fallu un moment avant de retrouver à son tour la carte postale... Le rangement je vous jure...
Enfin voilà, vous allez donc apprendre que sur ce toit, dans cette avenue célèbre, les architectes sont Marion Tournon-Branly, Bernard de la Tour d'Auvergne, que le paysagiste est M. Pechere et le sculpteur... Calka (!) que nous avons vu hier.
J'imagine bien la rédaction d'Architecture d'Aujourd'hui dans une party joyeuse faire ici une fête à tout casser. Les verres de Martini à la main discutant âprement des problèmes des maisons des jeunes et de la Culture en France. Et puis Mireille Darc pourrait bien passer à son tour avec une robe très décolletée et Dany Wilde demander s'il ne pourrait pas avoir une seconde olive dans son Drink.
La vraie vie quoi...
Au fait, la réponse inscrite au dos de la carte postale est la suivante : Toujours, c'est aussi long que jamais.
Si en plus on peut philosopher...
On peut alors se demander si cette terrasse a conservé son aménagement, si des privilégiés continuent d'y boire des verres en regardant le coucher de soleil sur l'Arc de Triomphe au loin.
Je crois bien que je n'appartiens pas au monde qui pourrait témoigner de cette réalité.
Les photographies de cet article sont de Pierre Joly et Vera Cardot, les deux très grands photographes d'architecture.


cliquez pour agrandir.




N° 112 d'Architecture d'Aujourd'hui.

samedi 30 juillet 2011

Monsieur Auzelle a fait un beau travail.

Depuis longtemps je m'étais promis de faire un tour dans ce paysage de cartes postales à Neufchâtel-en-Bray.
Quelque chose de sobre, de moderne, d'un rien curieux m'avait, dans ces images de la ville, attiré et plu.
Alors, hier, n'y tenant plus, je me suis rendu dans le nord de mon département que par une habitude familiale, un manque de curiosité stupide et une attirance naturelle vers le sud, je connais si mal.
D'abord regardons ces cartes postales de Neufchâtel-en-Bray :

Les éditions la Cigogne en photographie véritable nous montrent la mairie et son théâtre. Elles nous donnent également le nom de l'architecte en chef Monsieur Auzelle, les architectes des opérations messieurs Puteaux et Roulle et le nom du sculpteur, grand prix de Rome, monsieur Calka.
Un conifère au centre de la photographie fait la symétrie de l'image et les couleurs ajoutées sur le noir et blanc sont un rien acides...
Mais déjà on peut saisir l'espace constitué d'une pente douce qui monte vers le cylindre du théâtre en haut à gauche de l'image laissant sur la droite le bâtiment long de la mairie et du tribunal. La sculpture, tête détachée d'un corps, ici ne donne pas toute son échelle, pas plus d'ailleurs qu'on ne peut comprendre la belle jonction du théâtre sur son sol et son inscription dans le terrain.
Approchons-nous :

Cette carte postale bien plus récente est d'une grande qualité de cadrage. Regardez comme elle place parfaitement la sculpture qui semble porter son regard vers le théâtre. Parfaitement découpée en zones d'importance, elle fait de ce petit morceau de ville, un ensemble bien concentré, ramassé même et qui donne à ce lieu une unité. Même les yeux de la DS Citroën sont bien placés !
On commence aussi à mieux voir le théâtre et son très beau dessin, car, nous allons le voir il s'agit à n'en pas douter d'un très beau et très réussi bâtiment. Nous sommes toujours dans une édition la Cigogne.
Arrêtons-nous sur la sculpture :


Cette carte postale de chez Photo Godin nous montre bien la Justice de Maurice Calka.
Aujourd'hui ce visage semble un rien daté, mélange assez surprenant d'un visage à la Cocteau et d'une sculpture primitive grecque. Cela se veut sans doute serein, calme et retenu mais l'iconographie des yeux grands ouverts alors que la tradition gothique la veut aveuglée est bien particulière. On peut aussi assez peu sur ce très beau cliché à l'ombre forte se rendre compte des dimensions de la tête qui est à taille humaine, même un peu plus grande !
C'est à n'en point douter un beau document. Mais vous pouvez aussi déjà apercevoir la très belle qualité de finition du bâtiment de monsieur Auzelle derrière cette tête. Admirons la belle constitution du mur à l'arrière de cette "justice".
Enfin le théâtre :

Un cylindre de brique ne se referme pas totalement et laisse une ouverture en faisant entrer sa circonférence vers son intérieur. Appuyé sur sa pente, le théâtre est pris dans un cheminement très subtil fait de courbes montant vers lui. On commence à bien voir le travail décoratif d'une grande finesse des briques sur ce mur qui pourrait sembler aveugle. Pourtant...
L'ouverture est généreuse et les percées dans ce mur sont nombreuses comme des niches d'un pigeonnier. Cela s'amuse également des ombres et d'une ponctuation de bleus faits de petits carreaux de céramique. Quel dessin !
A la fois forme occultée, fermée, ce théâtre qui semble presque défensif sur son extérieur sait bien jouer de sa matière et offre à l'œil un mur vibrant et riche. La contre courbe venant dégager l'espace de l'entrée permet un pincement, une sorte de légèreté, comme si ce mur extérieur avait, du bout du doigt, été repoussé vers son intérieur. L'abstraction est totale, la forme ne dit rien de sa fonction, pourtant tout est parfaitement équilibré et mystérieux.
La petite Renault 5 donne l'époque, simplement.
Mais ce qui fut un étonnement lors de ma visite c'est que ce cylindre est enfoncé dans son sol et sa proportion est un rien transformée pour celui qui n'arpente pas dans le réel le trottoir devant le théâtre. Le cylindre est bien plus haut, moins pataud et du coup son mur est encore plus fort, plus secret. Ce mur de brique est bien composé comme une ponctuation abstraite et rigoureuse mettant en avant le matériau sans tomber dans un décoratif facile. C'est d'une grande modernité.
Voyez maintenant mes photographies :
On remarque que la Justice a tourné un peu sa tête depuis les cartes postales !


Le traitement des lanterneaux sur les toits est magnifique et forme des petits édicules qui rythment l'horizon. Superbe...



Vers le théâtre, la prise au sol est remarquable :

La fontaine mériterait vraiment une belle restauration.


Dessin parfait et ingénieux des courbes, jeu de l'appareillage des briques absolument remarquable :










Par la vitre, une tentative de voir le beau volume interne et de constater sa grande luminosité :

Le travail a été si bien fait que le théâtre porte le nom de son architecte ! Et c'est mérité !

Et, signe encore de l'incroyable qualité de ce petit objet architectural moderne de province, un article fort complet est lisible dans le numéro 112 d' Architecture d'Aujourd'hui de 1964.
Profitons-en !
Il nous permet de mieux lire le très beau plan et de voir l'intérieur.










vendredi 29 juillet 2011

le plastique c'est fantastique ! Et les amis aussi !

Vous allez voir ce que vous allez voir !
Et vous allez être jaloux !
Je réunis dans cet article deux icônes du modernisme architectural, deux architectures éditées, deux utopies réalisées.
La piscine Tournesol de Monsieur Schoeller et la Bulle six coques de Monsieur Maneval.
Toutes deux éditées en vraies cartes postales populaires, cela nous changera des cartes postales ironiques.
Alors vous êtes prêts ?
On y va !



Je vous avais prévenus !
Cette piscine Tournesol est à Cesson-Sévigné. La carte postale Combier nomme bien l'architecte Monsieur Schoeller. Le point de vue d'un peu haut nous permet de bien voir la forme de l'édifice et également son fonctionnement possible. Il n'y a aucun doute que la carte postale fut imprimée au milieu des années 70, elle fut pourtant envoyée en 1989...

Encore plus fort !



Alors là, je dois vous dire que lorsque Stéphane Degoutin m'a fait parvenir cette carte postale, je n'en ai pas cru mes yeux !
Il s'agit d'une sorte de Saint Graal ! Je me doutais bien que cette carte postale devait exister et que le centre de Vacances CCE-SNPEA de Gripp avait dû faire cette image pour les familles en vacances car même à l'époque vivre ainsi en montagne dans cette Bulle six coques devait être une expérience que l'on avait envie de partager.
Nous avons sur ce site déjà rencontré ce centre de vacances mais ici l'objet architectural est visé et cadré pour ce qu'il est.
La carte postale et une édition Rex, la photographie est de M. Graux. je me dois de remercier ici publiquement Stéphane pour cette merveille.

jeudi 28 juillet 2011

Sacré Jean Prouvé !

Pourquoi devrais-je écrire un article sur cette église alors que la revue Architecture d'Aujourd'hui lui a consacré un article en juin 1961 ?
Encore une fois pour dire que la carte postale populaire a su faire l'inventaire de la modernité en architecture ?
Pour dire que les photographes de cartes postales ne sont pas toujours des indifférents aux objets qu'ils photographient ?
Pour dire qu'ils ont sans doute transcendé un genre en n'attendant pas les donneurs de leçons de la photographie plasticienne ?


Voyez cette carte postale de Mazamet, de son église du Sacré-Cœur par les éditions APA. Le photographe se retire un peu sur le terrain pour pouvoir caler dans son cadre la hauteur du campanile, pour ne pas le couper. Du coup, ce geste d'attention à l'objet l'oblige à donner un ciel généreux au-dessus de l'église.


Le coq du clocher au ras du bord de la carte donne la valeur du ciel !
C'est un geste pratique, c'est celui du respect de l'objet photographié. Ici l'objectivité est à son comble non ?
Et tant pis si cela éloigne les beaux détails de Jean Prouvé et Monsieur Belmont les deux architectes. Après tout l'ombre qui tombe sur le parvis est un effet de l'architecture. Et le beau toit de métal peut dans l'image se courber à loisir.
Oui le ciel est bleu et alors ? Est-ce moins sérieux qu'un gris uniforme ? Il fait beau souvent à Mazamet, ne vous déplaise !


Avez-vous remarqué la minuscule croix de métal posée sur le toit ? Sa modestie et sa discrétion pourrait bien être comme le symbole de ces photographes de provinces arpentant la France pour donner à chacun l'image du lieu où il vit. Petite, légère mais au sommet et finalement extrêmement accueillante...
La carte postale nous dit aussi qu'en 1968 à Mazamet il y avait un festival Bach. On n'oubliera pas et on se souviendra avoir vu sur ce blog une autre architecture sacrée de Messieurs Joseph Belmont et Jean Prouvé à Dijon et on aura loisir de faire tous les rapprochements nécessaires entre les deux églises, toutes deux d'une grande beauté.

Et maintenant des extraits du numéro de juin/juillet 1961 de la revue Architecture d'Aujourd'hui :


pour lire l'article, cliquez dessus.